Archives de l’auteur : La rédaction NRP

Tintin, le reporter belge fête son anniversaire !

Publié le par La rédaction NRP

Entretien avec Antony Soron, propos recueillis par Françoise Rio
Maître de conférences, formateur en lettres à l’ESPE Sorbonne Université, Antony Soron confie les raisons de sa passion pour Tintin dont on a fêté en janvier 2019 le quatre-vingt-dixième anniversaire.

La tintinophilie suppose-t-elle nécessairement une passion née dans l’enfance ?
Il serait difficile et prétentieux de ma part de vous répondre pour tous les inconditionnels d’Hergé ! Cela dit, pour ce qui me concerne, il est assez évident que Tintin a été « la » lecture de mon enfance. C’est avec Tintin que j’ai vraiment appris à lire avec passion. Une fois devenu lecteur, j’ai eu pendant assez longtemps un rapport presque exclusif avec les albums de Tintin comme certains ados plus récemment avec Harry Potter. Il ne faudrait pas le dire à mes étudiants en lettres mais pendant plusieurs années, hormis les bouquins de l’école, je n’ai rien lu d’autre ! Tintin m’a d’emblée fait rêver d’Ailleurs. Il était comme un camarade dont la compagnie me rassurait, tout particulièrement avant de m’endormir. N’ayant accédé à la totalité des vingt-quatre albums qu’au fil du temps à raison de trois albums par an (anniversaire, Noël), je relisais inlassablement Tintin en Amérique (1932) ou LesCigares du Pharaon (1934). C’était comme un rituel nécessaire ! Mon fils de presque treize ans (quand même plus lecteur que moi au même âge) a lui aussi toujours un Tintin sur son lit. Je suis d’ailleurs assez fier de cette filiation d’autant plus que je ne l’ai pas forcée.

Avez-vous une préférence pour l’un des albums ? pour un personnage ? Un juron favori ?
Je commencerais par dire que je n’aime toujours pas Les Bijoux de la Castafiore (1963) et que Coke en stock (1958) me passionne modérément. Franchement, Objectif Lune (1953) m’apparaît sinon le meilleur des albums de Tintin au moins mon préféré. Hergé avait l’art de « la couv ». À tel point que j’ai toujours un rituel de lecture qui me vient de l’enfance : fixer la couverture en essayant d’en percer de nouveaux détails. Si on place la « couv » d’Objectif Lune et celle de L’Or noir en parallèle, on remarque par exemple que sur l’une la « jeep » est bleue et vue de dos tandis que sur l’autre la « jeep » est rouge et « filmée » de face. C’est le genre de détail que les passionnés de Tintin adorent.
Un juron ? « Moule à gaufres », à coup sûr ! C’est un truc qui passe bien quand un type vous grille un stop ou un feu rouge. Ça fait un bien fou ! Un personnage ? Zorino dans Le Temple du soleil. Avec Tchang que l’on retrouve dans Tintin au Tibet, il reste tout en haut de mon panthéon personnel. Je leur trouve quelque chose de touchant, de bon ; tous les deux ont un mélange de douceur et de résistance. Enfants, ils étaient mes vrais amis… Je confesse qu’ils le sont restés.

Qu’est-ce qui vous fait rire dans Tintin ?
D’abord Tintin n’est pas un inquiet, il éprouve une relation de confiance avec l’existence. Il n’a aucune complaisance avec le malheur. Mais pour répondre plus précisément, je dirais les « Dupondt » ! Ici encore, cela reste en rapport avec l’enfance et mon goût d’alors pour les sketchs de Laurel et Hardy. Les deux policiers sont toujours impayables quand ils se déguisent pour passer incognito quand ils sont à l’étranger. Le costume traditionnel chinois qu’ils endossent dans Le Lotus bleu en fait les personnages les plus reconnaissables qui soient et malgré tout ils gardent leur certitude d’avoir eu la bonne idée. Vous vous souvenez peu-têtre de cette planche mémorable : l’un dit, « Que signifie ce rire, commissaire ? » et l’autre répond tout surpris, « On dirait vraiment qu’il se moque de nous ! »

À quoi tient, selon vous, l’art de l’intrigue selon Hergé ?
Si Hergé a notamment inspiré Steven Spielberg, ce n’est pas pour rien. Chacun de ses albums est tendu par une dynamique narrative et le lecteur reste constamment en éveil. Hergé n’a pas un goût prononcé pour les intrigues simplistes ; d’où le large éventail d’âges de ses lecteurs : comme on dit, de 7 à 77 ans. Il aime, comme le confirme par exemple L’Or noir, les intrigues à tiroirs. Je dirais que son art est celui du bondissement, pas seulement du rebondissement : parce qu’il y a toujours du mouvement… Qu’il marche ou qu’il court, Tintin est toujours en éveil, comme si sa personnalité propre et son mode de fonctionnement mêlaient toujours sagacité, curiosité et espièglerie.

Comment Tintin résiste-t-il au temps et aux accusations de racisme, de colonialisme, d’antisémitisme, de misogynie ?
Dans le cinquième tome du Chat du Rabbin, Joann Sfar que j’adore par ailleurs, égratigne salement mon « héros ». Il le « croque » en personnage prétentieux et raciste. Gamin, je n’avais aucun problème avec Tintin au Congo. Mais c’est vrai qu’avec le temps, j’ai dû accepter qu’il y ait des albums qui vieillissent moins bien que d’autres. Tintin en Amérique me semble toujours aussi fort maintenant que je suis un peu plus près de 77 ans que de 7 ! Je n’aurai pas un avis aussi positif pour Tintin au Congo c’est vrai. Ce côté civilisateur du petit reporter : j’aime moins, c’est évident.

Êtes-vous sensible aux interprétations psychanalytiques ou philosophiques qui ont été proposées de Tintin ?
Sincèrement assez peu et je me l’explique aujourd’hui assez bien. Tintin, c’est mon copain d’enfance. Un type inaltérable et fidèle. Je n’ai pas trop envie qu’on déconstruise cette relation intime que j’ai avec lui. Il n’a pas de fiancée ? Que m’importe sa possible orientation sexuelle ? L’âge de Tintin a aussi toujours posé question. Eh bien, figurez-vous que moi, je ne me la suis jamais posé. Tout simplement, car j’avais l’impression que le personnage grandissait avec moi… Évidemment que cela donne du grain à moudre aux spécialistes mais je reste assez insensible à leurs conclusions. En tout état de cause, si Tintin fait tant parler, c’est parce qu’il est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît. À soixante-dix-huit ans, quand sera fini l’âge légal de lecture des « Tintin », peut-être changerai-je alors d’avis et deviendrai-je adepte de la déconstruction de mon héros préféré ? À voir…

Quel usage pédagogique pourrait-on faire aujourd’hui de Tintin auprès de lycéens ?
L’idée de base, c’est de considérer Tintin comme un objet littéraire. J’en reviens aux Cigares du Pharaon avec l’entrée en matière sur le bateau. Il y a à la fois du rythme et de l’information, à la fois un dépaysement et une tension dramatique. Sur le plan de la technique littéraire, c’est fort. Si vous voulez expliquer aux élèves quels sont les enjeux d’un incipit, eh bien allez-y, foncez sur ce type de planche. Entre parenthèses, je conseille aussi l’écoute des albums de Tintin. France-Culture propose des adaptations « audio » extraordinaires (réécoutables en podcast) ! On revit l’album qu’on connaît par cœur. Il n’y a qu’à fermer les yeux. Et tout défile. Comparer une planche des Cigares et l’écoute qui correspond, c’est déjà entrer dans l’interprétation d’un texte, je le répète, très littéraire. Problème en France, et notamment au lycée, on ne veut pas trop entendre la nécessité d’aller du côté du populaire : déjà la littérature de jeunesse, on la prend avec des pincettes… alors la BD… Et que dire de Tintin que tout le monde connaît… Quand, en réalité, il y a eu tant à dire, sur la fameuse ligne claire, sur les registres de langue, sur le rythme de l’action… Ah oui, j’oubliais : comparer les BD entre elles, les personnages, Zorino, Tchang et puis mettre en relation les albums d’Hergé et des œuvres graphiques que les aventures de Tintin ont inspirées. Je pense au génialissime Perroquet des Batignolles de Boujut, Tardi et Stanislas.

Tintin vous semble-t-il avoir encore un bel avenir ?
Oui, indubitablement. Et d’abord parce que Tintin, c’est le roman d’aventures à la Stevenson plus le côté scientifique de Jules Verne. Il y avait dans le projet d’Hergé quelque chose d’infiniment soigné et novateur. Quel que soit l’âge du lecteur, il y a toujours un élément saillant pour attirer sa curiosité. Hergé est le roi de la trouvaille par exemple en matière d’objet : le sceptre d’Ottokar est dans son contexte aussi important que la fusée de Tournesol. Parlons-en de Tournesol, ce savant malentendant. Encore un personnage génial. Je crois que jamais le lecteur ne se lassera de Tintin parce que chacune de ses aventures est portée par de vrais personnages, au caractère fort, dont le visage et les attitudes imprègnent la mémoire : les caprices du petit Abdallah dans L’Or noir, les sales coups de l’infâme Rastapopoulos, invitent chacun à rentrer dans un petit monde. C’est peut-être cela l’idée de génie d’Hergé, ne pas simplement inventer des mondes mais faire entrer les lecteurs dans ce monde. Je vous l’ai dit au début, Tintin c’était mon compagnon. Je pense qu’au fond, sa grande force était d’inviter implicitement les lecteurs à l’accompagner dans ses aventures. Un petit Hemingway en somme !

 

À découvrir
Les amoureux du reporter belge sont partout, même là où on ne les attend pas.
Tintinophiles du palais
Il s’agit d’une association des avocats du barreau de Paris, dont le Président, maître Charrière-Bournazel, a la réputation d’être l’un des connaisseurs les plus incollables des aventures de Tintin.
• Club des parlementaires tintinophiles
Depuis 1995, Tintin rapproche les députés de tous horizons politiques.
• Les tintinophiles c’est nous
Association française sur le monde de Tintin et Hergé
http://les-tintinophiles-c-est-nous.overblog.com/

Publié le par La rédaction NRP

Un roman magnifique de Giono, Le Hussard sur le toit

Publié le par La rédaction NRP

Par Alexandra Huguet

nrplyc_hs_mars19_couv

Redécouvrir Jean Giono
Les auteurs et les œuvres étudiées au lycée n’échappent pas au phénomène de mode, et nous le savons bien : chaque génération se retrouve dans un auteur, un roman, une pièce de théâtre, étudiés lors d’une décennie et oubliés par d’autres. Jean Giono est de ceux-là, et particulièrement avec son roman Le Hussard sur le toit. Ce hors série de la NRP lycée vous propose de le relire, de le redécouvrir, et nous espérons que vous serez comme nous à nouveau fascinés par la lecture de cette œuvre au souffle épique et lyrique d’autant plus grandiose qu’il se double d’une distance ironique particulièrement savoureuse. Roman d’aventures, roman picaresque, roman d’amour, roman d’apprentissage : tous les genres s’y concentrent et s’y croisent, sans que jamais l’auteur ne cède à la facilité d’en privilégier un par rapport à l’autre. Cette pluralité narrative permet d’aborder ce genre en classe avec une très grande liberté et une très grande richesse, mais surtout de toucher tout type de lecteurs et de faciliter une approche personnelle, par les élèves, de la lecture romanesque. C’est sur ce point que nous avons choisi d’insister dans cette séquence, en intégrant une pratique régulière du carnet de lecture. Dans ce dernier, les élèves consigneront, au fil des lectures et des analyses, des remarques subjectives et totalement libres, des images, des citations ou des dessins, de manière à s’immerger totalement dans le roman.

« Le roman et le récit du XVIIIe au XIXe siècle »
Le choix du Hussard sur le toit pour l’application des nouveaux programmes de français en Seconde à la rentrée 2019 se justifie par ailleurs parfaitement. Ces derniers préconisent en effet un travail « dans une perspective historique et culturelle de l’évolution des formes narratives ». En étudiant la place essentielle de l’intertextualité dans ce roman, nous vous proposons de construire avec vos élèves un socle solide de connaissances du genre romanesque, allant des épopées de l’Antiquité au roman stendhalien, en passant par la chanson de geste et le roman courtois. De nombreuses lectures cursives pourront ainsi accompagner le travail de cette œuvre intégrale, que vous choisirez en fonction des objets d’étude étudiés en parallèle et en fonction du niveau de vos classes. Les prolongements interdisciplinaires sont également aisés dans cette œuvre qui se situe à la croisée des chemins, entre le roman historique et le roman moderne. De nombreux documents en ligne permettent d’entendre la voix caractéristique de Jean Giono, de l’écouter parler lui-même de son œuvre ; l’adaptation cinématographique de Jean-Paul Rappeneau de 1995 et l’adaptation radiophonique de 1953 se prêtent à des analyses comparées fécondes, et nous vous proposons dans cette séquence plusieurs analyses iconographiques qui vous permettront d’intégrer l’histoire des arts à votre séquence. Nous avons enfin assorti cette séquence de nombreux documents complémentaires, sous forme de groupements de textes étudiés dans le cadre de lectures comparées. La richesse des thèmes du roman permet encore une fois des ouvertures variées : le travail sur l’épidémie dans la littérature se révèle ainsi particulièrement pertinent, et nul doute que les élèves seront intéressés par ce thème tout à fait d’actualité. Mais vous pourrez également faire le choix d’une ouverture plus poétique, comme celle proposée sur les symboliques du grenier, ou encore plus historique et politique, avec la comparaison des épisodes de quarantaine dans le genre romanesque.

Les plaisirs du romanesque revendiqués
Lire et faire lire Le Hussard sur le toit, c’est enfin faire le choix d’une lecture-plaisir du genre romanesque assumé par son auteur. Loin des romans à thèse qu’il côtoie au XXe siècle, Jean Giono choisit délibérément d’inscrire son œuvre dans le romanesque le plus pur. Les personnages sont des personnages de roman et se revendiquent comme tels, d’Angelo, Roland Furieux en devenir, à Pauline, la belle héroïne aux qualités chevaleresques. Les longues chevauchées dans la Provence, les descriptions poétiques des paysages écrasés sous le soleil, les motifs récurrents comme les corbeaux ou la polenta, tout participe d’un élan remarquable de l’écriture qui dit tout le plaisir de l’aventure picaresque et amoureuse, d’autant plus paradoxale qu’elle s’inscrit en même temps dans la gravité d’une épidémie. La maladie elle-même devient alors la source première de ce romanesque. C’est au prisme du choléra que tout existe dans ce roman, des personnages, qui ne sont eux-mêmes que dans leur lutte constante face à la maladie, à la nature qui en porte les stigmates. Loin de n’être qu’idéologique, elle permet de reconsidérer la nature humaine, ses aspects grotesques et ses élans sublimes, sans que jamais des jugements définitifs ne soient portés. Le Hussard sur le toit trouve ici son incroyable modernité, refusant tout manichéisme, mais portant haut l’étendard de la liberté et de l’amour de son prochain, si chers à Jean Giono.

Publié le par La rédaction NRP

Une séquence sur un des premiers romans d’Amélie Nothomb : Stupeur et tremblements

Publié le par La rédaction NRP

Un roman que les élèves de 1re vont dévorer : Stupeur et tremblements. Amélie Nothomb raconte la situation inconfortable d’une jeune Belge qui travaille dans une entreprise nipponne. Son histoire s’avère cocasse grâce à la distance qu’impose le récit autobiographique. Grand prix du roman de l’Académie française en 1999, cette œuvre fait preuve d’une incontestable maîtrise romanesque.

Cliquez sur l’image pour voir un extrait de la séquence

 lyc_nothomb

Publié le par La rédaction NRP

nrplyc_janv19_couv_mini
L’école de l’éloquence – n° 83 janvier 2019

Publié le par La rédaction NRP

Le travail de l’éloquence, d’hier à aujourd’hui 2de

Une parole incarnée : exister et agir par le discours 1re

Voir la fiche produitSommaire de la revue

Publié le par La rédaction NRP

Parler juste, entretien avec Stéphane de Freitas

Publié le par La rédaction NRP

Entretien avec Stéphane de Freitas, propos recueillis par Françoise Rio

porter_voixLe succès du film documentaire À voix haute : la force de la parole1 a révélé l’initiative de son réalisateur Stéphane deFreitas qui a créé dès 2012, à l’Université Vincennes-Saint Denis (Paris 8), le concours oratoire « Eloquentia ». Cette formation à la prise de parole, développée depuis dans de nombreux établissements à travers la France, est exposée dans le livre Porter sa voix – S’affirmer par la parole que Stéphane de Freitas a publié en 2018 aux éditions Le Robert.

Qu’est-ce qui vous a conduit en 2012 à créer le programme « Eloquentia » ?
Dans un contexte de crise de la liberté d’expression qui cristallisait alors un malaise social, je suis parti du constat que dans une société métissée et plurielle, on ne peut se comprendre si on ne se parle pas. Il devient alors impossible de définir des valeurs communes, et c’est le début du délitement, d’où le questionnement sur notre « identité » qui a animé tant de débats. Avant tout choix politique, avant de se dire de droite ou de gauche, en marche ou en marche arrière, il me semble primordial de réapprendre à dialoguer tous ensemble dans un monde à voix multiples. La nécessité du dialogue s’impose d’autant plus dans une société en mutation, où tout le monde s’exprime sur les réseaux sociaux, où chacun a son mot à dire mais où la parole semble être un brouhaha de tensions, et souvent d’invectives à travers ces réseaux. Si on ne réapprend pas d’abord à se parler et à s’écouter, il ne sert à rien d’entreprendre quelque réforme politique que ce soit. C’est là un véritable enjeu générationnel.
À partir de ce constat, il fallait s’interroger sur les moyens d’établir ce dialogue. L’enjeu passe bien sûr par l’éducation, clef du changement. Le concours « Eloquentia », où chacun peut s’exprimer quel que soit son style, vise aussi à favoriser le développement d’agoras des temps modernes qui permettent non seulement de parler mais aussi d’écouter les autres dans le respect et la bienveillance.

Pourquoi affirmez-vous que «donner des cours d’éloquence est un non-sens » ?
Il y a un problème de sémantique autour du mot « éloquence ». Le nom d’« Eloquentia » donné à ce concours renvoie à la finalité, à la résultante d’une manière de parler plutôt qu’à une matière proprement dite. Pour moi, quelqu’un est éloquent quand il parvient à exprimer avec la plus grande justesse ce qu’il ressent au fond de lui-même. Et cette forme d’éloquence, qui tient aussi de la « congruence », est assurée non seulement par la structuration du propos et le choix des mots mais aussi par la voix, le regard, la gestuelle, le corps tout entier. L’éloquence est ainsi un moment de vibration entre l’orateur et l’auditoire, comparable à la puissance qui peut se dégager d’un tableau quelle que soit la diversité des techniques picturales employées par les peintres. C’est pourquoi l’éloquence est d’abord un art plus qu’une série de règles à apprendre. Selon Cicéron, l’éloquence consiste à la fois à plaire, instruire et émouvoir l’auditoire. Ainsi, il y a une petite différence entre un propos « convaincant », qui donne envie d’adhérer à ce qui est soutenu, et un propos « éloquent » qui parvient à toucher ceux qui écoutent même s’ils ne sont pas d’accord avec ce qui est dit. Étant donné l’engouement actuel que suscite l’éloquence, il faut faire attention à l’objectif qu’on se donne en matière d’éducation : il ne s’agit pas de former les jeunes à devenir des rhéteurs, des sophistes capables d’avoir raison à tous les coups ou de manipuler, mais de leur apprendre à s’affirmer, à se faire entendre, autant qu’à écouter leurs camarades. C’est pourquoi je préfère parler de formation à la « prise de parole éducative » plutôt qu’à l’« éloquence ». Cette formation s’appuie d’abord sur un travail d’introspection, permettant à chacun de s’interroger sur ce qu’il sent et pense, pour pouvoir ensuite l’exprimer avec justesse et le partager avec autrui. Cet apprentissage du dialogue est donc aussi un apprentissage de la vie dans une société démocratique, et permet de transformer la confiance en soi comme en autrui.

Comment la prise de parole éducative permet-elle de prendre confiance en soi ?
La confiance en soi ne peut se décréter, on ne peut pas la « prendre » comme si elle se trouvait là, spontanément. Il s’agit donc bien de l’apprendre. La démarche de la prise de parole éducative s’inspire des travaux du psychothérapeute américain Carl Rogers, fondateur de l’« Approche centrée sur la personne » et père de la psychologie non-directive. Lors des ateliers du programme « Eloquentia », c’est le parcours global de la parole et de l’écoute qui va développer la confiance en soi. Chacun est invité à s’exprimer, à débattre, à dialoguer, à utiliser l’expression scénique pour exprimer ses émotions, ou l’usage d’onomatopées, de rimes, d’alexandrins, du slam. Le rôle du groupe est fondamental : il s’agit de créer une énergie collective pour que chaque individu ait confiance en les autres et gagne progressivement confiance en soi. Le formateur est là pour assurer les règles de respect, d’écoute et de bienveillance au sein du groupe. Prendre la parole, c’est réussir à se révéler aux autres pour mieux se révéler à soi-même.

Quelles autres transformations avez-vous pu observer chez les jeunes participants ?
Au fil des exercices de discours ou de débats, les jeunes vont naturellement chercher à apprendre des citations, acquérir des connaissances, lire des discours qui ont fait date, enrichir leur maîtrise de la langue. C’est en leur demandant d’abord quels sont leurs points de vue et leurs rêves qu’on les conduit à s’approprier des connaissances, à créer un appétit envers le savoir et la langue française. Par exemple, lors d’un jeu de simulation de la COP 21 à l’Unesco où chaque élève prend la position d’un pays et doit exposer ses intérêts face à ses confrères, j’ai vu des collégiens de Seine-Saint-Denis très bien habillés, parfois en costume, qui s’exerçaient à s’exprimer dans un français soutenu en se rendant compte qu’ils y parvenaient fort bien. Quand on ose prendre la parole face aux autres, c’est le monde qui s’offre à nous.

Certains jeunes restent-ils rétifs à cette formation ?
L’adhésion des jeunes est bien sûr différente si, comme à l’université, ils suivent volontairement cette formation, ou si elle leur est imposée dans un cadre scolaire. La réticence est rare mais peut s’observer chez des élèves très déstabilisés sur le plan émotionnel ou en situation de décrochage scolaire. Il convient de ne pas commencer par une prise de parole trop personnelle, qui pourrait inhiber les participants, mais par des jeux, des mimes, des vocalises, pour créer une connexion au sein du groupe.
La formation est aussi un défi pour l’enseignant, qui passe d’une posture pyramidale d’évaluateur à celle de médiateur, veillant à ce que chacun puisse être entendu. Cela lui permet d’être vu différemment par ses élèves et de créer une forme de connivence qui peut ensuite être bénéfique lors des cours habituels. D’ailleurs, bien qu’ils n’aient pas été initialement formés à l’apprentissage de l’éloquence, de nombreux enseignants ont largement anticipé sur le besoin d’expression orale que manifestent les jeunes, et leurs diverses expérimentations m’ont beaucoup inspiré.

Que pensez-vous du « grand oral » annoncé dans la réforme du bac ?
C’est à mes yeux un signal fort de l’importance croissante donnée à l’oralité et de la nécessité de former les élèves à développer leur esprit critique et à structurer des connaissances. Telle qu’elle est actuellement présentée, cette épreuve est un dérivé de l’oral du brevet qui se pratique au sujet d’une expérience ou d’un projet. Le « grand oral » du bac regrouperait deux matières, à partir d’un projet préparé dès la classe de première. L’évaluation porterait donc moins sur l’éloquence que sur les connaissances acquises et la capacité à construire un argumentaire. Durant l’entretien qui constituera la deuxième partie de cette épreuve, il faudra chercher à évaluer l’esprit critique du candidat, sa capacité à filtrer des informations, en évitant d’aller vers le débat idéologique. Pour cette génération abreuvée d’informations qui tendent à forger chez les jeunes leur vision du monde et leurs convictions, l’intérêt de cette nouvelle épreuve réside dans le parcours mené tout au long de ces deux années pour aboutir à l’examen final.

L’apprentissage scolaire de la prise de parole ne risque-t-il pas d’uniformiser les manières de discourir ?
Même si les programmes de formation proposent un cadre et des objectifs pédagogiques, chacun a son propre rapport à la parole, de même que les formateurs ont différentes manières de procéder et qu’aucune classe ou groupe ne se ressemble. Ainsi, il n’y a pas une éloquence, mais des éloquences.

1. Diffusé d’abord sur France 2 le 15 novembre 2016, ce documentaire est ensuite sorti dans une version plus longue au cinéma en avril 2017.

Stéphane de Freitas, avec la collaboration de Gaëlle Rolin, Porter sa voix, s’affirmer par la parole, éditions Le Robert, 2018, 22,90 €.

Publié le par La rédaction NRP

Débattre de l’émancipation des femmes

Publié le par La rédaction NRP

La condition des femmes résulte-elle d’une construction élaborée par la société masculine à travers l’éducation et les lois ? Ce thème est étudié à travers la lecture de textes de Simone de Beauvoir, d’Annie Ernaux et de Belinda Cannone, sans oublier la figure tutélaire de Simone Veil, entrée au Panthéon le 1er juillet 2018.

Cliquez sur l’image pour accéder à un extrait de la séquence 2de

extrait_seq2de

Publié le par La rédaction NRP

Bac pro : étude du discours de Martin Luther King

Publié le par La rédaction NRP

« Je fais le rêve que mes quatre enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés selon la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je fais ce rêve aujourd’hui. » Le rêve de Luther King est-il devenu réalité ? La séquence Terminale pro étudie  les ressorts du discours I have a dream ainsi que les impacts des figures et idées du XXe siècle dans notre société actuelle.

Cliquez sur l’image pour accéder à un extrait de la séquence

extrait_bacpro

 

Publié le par La rédaction NRP

nrplyc_nov2018_couv_mini
Figures de pères – n°82 novembre 2018

Publié le par La rédaction NRP

Peut-on encore lire Le Père Goriot ? 2de

« Au nom du père » : la figure du père au théâtre 1re

Voir la fiche produitSommaire de la revue

Publié le par La rédaction NRP

nrplyc_hs_nov2018_couv_mini
Une terre et des hommes – n°31 novembre 2018

Publié le par La rédaction NRP

1re

Voir la fiche produitSommaire du hors série

Publié le par La rédaction NRP

Lecture : Où Vivre de Carole Zalberg

Publié le par La rédaction NRP

Par Anthony Soron, ESPE Sorbonne Université

image_livreUn titre, une question

Où vivre. Problématique forte, pleine et entière dans le contexte actuel. Sauf que dans ce roman court de Carole Zalberg, il est question d’un autre lieu que celui désespérément recherché par les réfugiés de partout qui défient chaque jour la Méditerranée. Ce lieu en effet, n’est-ce pas celui de l’origine primordiale et en même temps celui de l’éternel retour ? Cette terre d’Israël à valeur tout à la fois de mémoire à réhabiliter et d’utopie à conquérir ; tout à la fois, terre pionnière et terre de pionniers : « Nous étions amoureuses des pionniers, ceux arrivés pendant la guerre ou avant. Ils étaient nos héros inconnus, les champions d’un avenir loin des charniers » (p. 31).

Les trois K d’Israël

Où vivre. Question tellement fondamentale pour les survivants des pogroms et ceux des camps, qu’elle ne nécessite pas de point d’interrogation. Où vivre. Point. Problématique quasi antédiluvienne rendue plus actuelle après que les nazis eurent appliqué contre les Juifs et les Tsiganes la solution finale. Et depuis, la même détermination à ne pas transformer cette entêtante interrogation en la plus angoissante des questions de survie. De l’utopie concrète des premiers Kibboutz jusqu’au K.O. causé par la mort de Rabin en passant par le fracas de la guerre du Kippour, le cas « Israël » ne tient-il pas à ces trois piliers de questionnement perpétuel ? En somme, les trois « K » de sa Kabbale, de l’inlassable exégèse de son histoire pleine de contrariétés : Kibboutz, Kippour et K.O : « 4 novembre 1995 – Proche-Orient Samedi soir à Tel-Aviv, à l’issue d’un grand rassemblement en faveur de la paix, le premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, est tombé sous les balles d’un jeune Israélien de 27 ans, proche des milieux sionistes d’extrême-droite » (p. 97).

L’accident, l’Histoire, les histoires

Il faut l’accident de Noam, « mon cousin d’Israël » (p. 10), pour que la nécessité de raviver la filiation anime la plume de Marie, la narratrice. Il faut cet élément perturbateur d’un « cahier du retour au pays natal » pour que le besoin de dire le lien retrouve sa force la plus vive. Noam, celui qui a « déserté » aux États-Unis pour vivre un mariage enchanté ; celui qui a quitté sa famille, sa communauté, surtout pour n’avoir pas pu supporter la vie en kaki. Noam : un de ces Juifs des générations de l’après, habités par l’idée paradoxale que « quand on aime, il faut partir » et ce, même contre le nom de tous les siens. Après une décennie de fuite, il y était enfin revenu sur le lieu de sa désertion. Et, ironie du sort, ce n’est pas un attentat de ses frères ennemis qui fracasse sa vie mais le choc frontal avec l’un de ses compatriotes. « Ta mère vous avait fait les recommandations d’usage. Les gens roulent comme des fous dans ce pays, surtout soyez prudents les enfants » (p. 14).

Chacun des membres de la famille a son histoire avec Israël, ce lieu de plaie vive, ce lieu de toutes les passions, de toutes les fractures. Carole Zalberg a l’art de la simplicité, de la fluidité, la science de la saillance. Elle sait croiser les mots de chacun, les éléments qu’ils énoncent de leur petite histoire par fragments. Il n’est pas question de raconter, encore moins d’embrasser l’Histoire, il s’agit juste d’exprimer cette relation charnelle, intime avec le pays, avec son sang, ses martyrs, ses défaites et ses culpabilités. Le 4 novembre 1995 donc, Yitzhak Rabin était abattu et chacun eut alors quelque temps après l’occasion de se poser la plus petite question qui soit : où étais-je à cet instant là et que faisais-je pendant que l’espoir du monde, l’idée même de réconciliation avec le peuple palestinien ne soit brisée à jamais peut-être…. Simple question, interrogation de toute petite échelle et pourtant tellement vivante, tellement effrayante quand à l’échelle du monde, une balle dans le cœur d’un juste a tout changé… 

Le lecteur, fidèle à l’œuvre tissée de Carole Zalberg, retrouve dans ce dernier roman habité par la mémoire familiale, à la fois la sensibilité de Chez eux, le croisement des voix de A défaut d’Amérique et le partage de la douleur propre à Feu pour feu. Le texte a quelque chose d’une flamme vive : l’auteure ayant su trouver un subtil équilibre entre hommage et témoignage ; entre transmission et interrogation. Comment ne pas être touché par les pages consacrées à la rétrospection de ce que chacun faisait à ce moment là, à cet instant fatidique et fatal où un des pères fondateurs eut le cœur perforé par la balle d’un de ses fils. Comment ne pas être ému aussi – car l’écrivaine comme Romain Gary croit à l’émotion produite par l’acte de lire – par la juste saisie de la personnalité de chacun des membres de la famille, de chacun des « fils » de cette histoire qui part de l’enfer nazi pour aboutir au mur « de lamentations » qui sépare définitivement deux peuples. Elie, le cinéaste, montreur de la face la moins éblouissante du sionisme Dov, revenu de son enthousiasme nationaliste, Noam, cassé par l’accident, Lena, qui fut de l’épopée des pionniers… Chacun à sa manière, n’exprime-t-il pas combien le peuple juif demreu un peuple de cendres, de larmes et de chants ?  Et c’est peut-être cela qui frappe le plus dans ce livre. Cet hymne à la vie, aux hommes, à leur fragilité, à leur trop plein d’humanité. Ce besoin non pas d’accabler mais de chanter la survie malgré la noirceur du noyau atomique de notre humanité postmoderne : Israël, là où tout a commencé et où tout finira peut-être.  

 « Qui trop embrasse mal étreint » pourrait être la devise littéraire des romanciers de l’ultra-contemporain. Le développement du récit bref dans le champ du romanesque s’explique-t-il par un refus de l’épopée ? Carole Zalberg démontre dans Où vivre les vertus de l’implicitation. Mettre l’épique en sourdine ne revient pas pourtant à nier le souffle de l’Histoire. C’est simplement un parti-pris judicieux afin d’éviter l’aveuglement d’un récit national trop parfait qui tournerait en boucle.

Carole Zalbert, Où vivre,  Grasset, 2018

Publié le par La rédaction NRP
Marqué avec ,