Corneille monté par Brigitte Jaques-Wajeman : la mesure et l’éclat

Publié le par La rédaction NRP

par Gaëlle Bebin

Cléopâtre et Ptolomée dans Pompée © Cosimo Mirco Magliocca

Cléopâtre et Ptolomée dans Pompée © Cosimo Mirco Magliocca

Après les mises en scène de Nicomède (1651) et de Suréna (1674), Brigitte Jaques-Wajeman monte cette année Pompée (1641) et Sophonisbe (1663), la suite de ce cycle de pièces de Corneille qu’elle appelle « coloniales ». Elles se déroulent cette fois en Afrique (à Alexandrie dans Pompée et à Syrte, l’actuelle ville d’Oran, dans Sophonisbe), apparemment très loin de Rome, mais Rome, figure ambivalente de l’arrogance et de la raison, ne se laisse jamais oublier à ses alliés forcés, jaloux de leur indépendance. Sophonisbe est rythmée par des revers successifs et inattendus dans une atmosphère de menace constante. Pompée s’ouvre sur un dilemme et une erreur de jugement fatale dont les conséquences se font entendre par de très beaux récits funestes. Figures historiques, Cléopâtre comme Sophonisbe se sont données la mort pour ne pas être menées en vaincues au triomphe du maître de l’Empire romain. Dans les deux pièces, les femmes défendent jusqu’au bout leur ambition et leurs valeurs avec un plus grand courage que les hommes.

Pour seul décor, un tapis et une grande table ; comme accessoires : couronne, verres, plats, nappes et pistolet… La simplicité et l’élégance de la mise en scène laissent éclater par instants la violence lorsque, soudain hors d’eux, les corps exultent ou se tordent. Pieds nus souvent, dans de très beaux costumes qui n’ont rien d’un déguisement à l’antique, les comédiens font entendre les alexandrins avec un naturel rarement atteint.

 

Entretien avec Brigitte Jaques-Wajeman 

G. B. : Que nous disent ces pièces aujourd’hui ?
B. J-W. : L’Occident est l’héritier du fantasme impérialiste romain. Il apporte la civilisation d’une telle manière qu’il est ressenti comme un envahisseur. La haine monte chez les colonisés, dont les faiblesses sont habilement utilisées. C’est quelque chose qui traverse l’histoire et aujourd’hui, on observe le désir du Moyen-Orient d’en découdre. Dans Sophonisbe, les Romains utilisent le roitelet numide pour avancer leurs pions et étendre leur empire. Ptolomée, roi d’Egypte, agit en terroriste dans Pompée. Les pièces de Corneille sont des leçons sur les passions, elles sont penchées sur l’être humain à un niveau d’analyse extrêmement profond. Et l’histoire de cet Empire romain immense qui a disparu est quelque chose de fascinant à observer dans ses œuvres. Il montre la corruption du pouvoir au moment même où les Romains sont les plus victorieux et conquérants. Cette corruption est perceptible partout, comme la mort dans le tableau de Holbein, Les Ambassadeurs, avec l’anamorphose du crâne.

G. B. : En montant en duo deux pièces écrites à vingt ans d’écart, voulez-vous mettre en évidence un trajet de Corneille vers le pessimisme ? La grandeur a presque totalement disparu sous l’ambition…
B. J-W. : Au début, dans l’œuvre de Corneille, il y a l’idée que le pouvoir peut entraîner une bonne gouvernance. Mais Corneille a été trop utilisé comme défenseur des valeurs. Auguste n’est pas, dans Cinna, un pur héros dès le début ; il a commis des crimes (de même qu’Horace avec le meurtre de sa propre sœur). C’est grâce à une dialectique très complexe que Corneille fait de ce personnage un grand homme. Par la suite, l’écrivain montre que le goût du pouvoir est incompatible avec la recherche du bien commun. Dans Pompée, il y a ce soupçon : avant de lui rendre les honneurs et de punir les assassins, César a souri en voyant la tête tranchée de Pompée, son rival enfin abattu… A la fin, Corneille mettra l’amour au premier plan. Il y a ce vers magnifique dans Suréna, sa dernière pièce, sur la vanité de la gloire : « Et le moindre moment d’un bonheur souhaité / Vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité ». Suréna meurt pour une femme sans perdre un instant son génie et sa grandeur ; il fait d’Eurydice son maître sans en être affaibli. Dans Sophonisbe, Massinisse en est incapable, et envoie du poison à la femme dont les Romains lui ordonnent de se séparer…

G. B. : Quel travail préparatoire faites-vous avec les comédiens sur le texte ? Comment ce travail se poursuit-il sur le plateau ?
B. J-W. : Le travail dit « à la table » permet à la troupe de se connaître, et à chacun d’entendre la voix des autres. On éclaire le sens, les sens, du texte. Mais il faut le passer rapidement au gueuloir. Corneille a besoin du théâtre ; la scène révèle ce qu’on ne voit pas à la lecture de ses pièces, beaucoup plus que chez Racine, où la lecture instaure un rapport intime merveilleux avec le texte. Sur le plateau, la grande table est une scène sur la scène. Elle peut être autel, morgue, table d’opération, de festin… Dans des pièces comme celles de Corneille où les questions politiques sont prépondérantes – il s’agit de dominer ou de rallier autrui – les entretiens diplomatiques supposent un espace avec une grande table où peuvent se dérouler aussi des discussions privées. Cela permet aussi d’éviter un jeu uniquement debout, glacé. Les comédiens boivent, sautent sur la table, rampent par dessous, s’affrontent de part et d’autre…

G. B. : Vous intervenez dans les enseignements de spécialité théâtre au lycée, et aussi dans des formations pour les enseignants ; que souhaitez-vous transmettre en priorité aux professeurs de lettres et aux élèves ?
B. J-W. : Il est important de faire lire les textes à haute voix, pas seulement pour le commentaire. Il y a une grande prévalence de l’écrit dans notre système scolaire, il faudrait plus d’oralité. Nous respectons dans notre travail des principes de diction (accents, liaisons…) du vers, qui a absolument besoin d’être tenu. Ces règles sont productrices de force ; l’unité de temps, par exemple, donne aux pièces classiques une densité extraordinaire. L’alexandrin est un outil de passion. La beauté de la langue, la force de la respiration, la nécessité induite par le vers créent une véritable jubilation physique à le dire.

 

Prochaines dates de Pompée et Sophonisbe :
Au théâtre des 13 vents, CDN de Montpellier, du 23 au 31 janvier 2014
Tournée 2014-2015 en préparation

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