Actualités

Mai 68 réinventé…

ns_mai18_mai68Pour prendre un peu de distance par rapport aux documentaires et aux commentaires qui abondent en cette période anniversaire, on peut aborder Mai 68 par la fiction, en entrant dans les histoires singulières d’écrivains comme Annie Ernaux, Marie Nimier ou Pierre Péju. 

Par Antony Soron, maître de conférences en littérature, formateur à l’ESPÉ Sorbonne Université

Si le roman ultra-contemporain s’est saisi du mouvement de Mai 68 au même titre que le cinéma (B. Bertolucci, Innocents, 2003), c’est sans doute moins pour raconter « Mai » que pour mettre en perspective l’évolution de personnages dont la crise individuelle croise la crise collective.

Scènes types de Mai
Comment représenter ou évoquer des situations historiques contemporaines dont l’imaginaire collectif s’est emparé ? Question littéraire décisive pour ce qui concerne le phénomène libertaire et social de la fin des années de Gaulle. Mai 68 a non seulement bénéficié d’un traitement photographique et radiophonique à chaud, mais a aussi été analysé a posteriori, notamment dans l’ouvrage d’Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération (coll. « Points », 2008). Certaines scènes-types (manifestations étudiantes, contestations dans les amphis, jets de pavés, écrits sur les murs) sont devenues de véritables clichés du mouvement de révolte au même titre que des slogans comme « Il est interdit d’interdire » ou « Sous les pavés la plage ». N’est-il pas encore, cinquante ans après, l’enjeu de controverses acharnées ?

Je n’ai rien vu de Mai 68
Le roman de Marie Nimier, Les Inséparables, narre l’amitié « prodigieuse » de la narratrice -personnage et de Léa, des années Mendès-France aux années 2000. À ce titre, il était naturel que la vie des deux Parisiennes soit bousculée par le printemps des barricades. Toutefois, l’originalité du récit tient au fait que Mai 68 est associé à un non-événement. La phrase, « Je lui racontai ce que j’avais vu de Mai 68 – bien peu de choses en vérité » pourra ainsi apparaître déceptive au lecteur coutumier des récits enflammés et contrastés comme celui d’Olivier Rolin, Tigre en papier (Seuil, 2002).

Points de vue décalés sur les évènements
Du point de vue de la restitution d’un mouvement collectif, le sac des Tuileries décrit dans L’Éducation sentimentale, fait figure de modèle. Chez Flaubert, la situation décrite compte finalement moins que le point de vue adopté : celui d’un personnage en déphasage avec l’événement. Dans La Petite Chartreuse de Pierre Péju, l’épisode de Mai vaut surtout car il est l’occasion des retrouvailles du narrateur avec « Vollard », qu’il croyait avoir définitivement perdu de vue depuis le lycée. Or, ce personnage semble hors du temps, « comme indifférent à tout ce qui se passait autour de lui ». En arrière-plan, tous les clichés de Mai sont condensés, et la singularité de la narration tient au choix d’une focalisation sur ce personnage en apparence étranger au mouvement.

Mai, ou le passage du « je » au « nous »
Autant, dans La Petite Chartreuse, le lecteur pouvait avoir l’impression d’être mis à l’écart du coeur des « événements » (pour paraphraser l’euphémisme du discours d’alors), autant dans Le Rire de l’ogre, l’implication du « je » dans l’action collective du « nous » est manifeste. Le personnage n’est plus seulement lui-même, il est littéralement porté par une force, voire une liesse collective – « Le visage pâle de Maxime s’illumine alors qu’un frisson parcourt mon épiderme : nous plongeons dans la mêlée » – quand dans La Petite Chartreuse, 68 est perçu selon le décalage entre « eux » (la masse des étudiants contestataires) et « lui » (Vollard). On prolonge une séance comparant les deux extraits de Pierre Péju par la lecture d’un extrait des Années d’Annie Ernaux, où le « je » disparaît littéralement et paradoxalement au profit du « nous » et du « on ». En Mai 68, étaient dénoncés les conservatismes moraux, sociaux et politiques, médiatiques au moyen de dessins et de caricatures célèbres. Les romans étudiés ont à leur façon rendu hommage à cet axe de la contestation en ne délivrant pas de ce printemps si particulier une image définitive et universelle.

Corpus d’étude

• Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008, de « C’était un printemps » (p. 102) à « devenait réel. » (p. 103)

• Marie Nimier, Les Inséparables, Gallimard, 2008, (Folio 2010), « Léa » à « ami. » (p. 67)

• Pierre Péju, La Petite Chartreuse, Gallimard 2002 (Folio 2005), de « Dans le temps dilaté » (p. 94) à

« quelque temps plus tôt. » (p. 95)

• Pierre Péju, Le Rire de l’ogre, Gallimard, 2005, (Folio 2007) de « C’est ainsi » (p. 221) à « à la place de la bouche » (p. 223)

Documents complémentaires

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/expositions/f.icones_mai_68.html

www.ina.fr/video/MAN6962593735

 

mai_68_livrePour les générations qui n’ont pas connu Mai 68 mais qui sont plus que jamais engagées dans les combats d’aujourd’hui, Mai 2018 – Dernier inventaire avant révolution est à découvrir. Édité par la maison d’édition éphémère Les Cahiers de l’Asphalte, cet ouvrage unique regroupe les textes de 48 auteurs d’horizons différents qui ont imaginé leur révolution. Le tout superbement illustré par Ludivine Proisy et Manon Skotnicki deux illustratrices de l’école de Condé.
Si vous vous demandez qui se cache derrière ce projet un peu particulier ou si vous souhaitez vous procurer le livre, rendez-vous sur le site Internet des Cahiers de l’Asphalte. Certains membres de cette belle équipe ont également participé à l’élaboration des manuels Nathan de ces dernières années…

Articles sur le même theme

Nuages de tags

Publié le par La rédaction NRP

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>