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Méditerranée, une histoire au grand galop !

Par Françoise Gour

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Le 19 juin 2011, deux touristes américains quittaient le port de Pirée à Athènes pour une croisière de dix jours « sur les traces d’Ulysse ». Pour le plus jeune des deux, helléniste éminent et écrivain de renom, le périple était une étape obligée dans son cursus universitaire, et dans la tradition déambulatoire initiée par les Lumières et le romantisme. Mais son père rompait alors avec une longue vie de sédentaire pour une exceptionnelle excursion hors de son pays. Que père et fils Mendelsohn aient, pour l’occasion, choisi la Méditerranée, cette mer étroite, bornée, si éloignée des vastes étendues maritimes du Nouveau Monde, est révélateur de la place que ce petit espace occupe dans l’imaginaire des Occidentaux.

Des caractéristiques exceptionnelles

Une mer « semi-fermée »

En théorie, la Méditerranée n’est pas une mer intérieure (un espace maritime restreint qui ne communique pas directement avec un océan) comme la Baltique ou la Mer noire. Elle débouche en réalité sur l’Atlantique, mais ce débouché est si étroit (quatorze kilomètres seulement), que la « Mare internum » des Romains est devenue l’archétype des mers intérieures : un véritable bassin dont les géographes prévoient la fermeture d’ici quelques millions d’années, quand la masse du continent africain aura fini de s’écraser contre l’Espagne 1. En attendant, c’est une mer ni grande ni petite qui s’étire sur 4 000 km d’est en ouest, articulée au nord par une série de péninsules longitudinales prolongées d’îles qui la divisent en sous-ensembles autonomes et n’éloignent jamais les navires de plus de 350 km d’un rivage. Elle a donc offert aux échanges des possibilités précoces. Elle se divise en deux bassins aux profondeurs abyssales, l’oriental et l’occidental, séparés par des hauts fonds entre le sud de l’Italie (Sicile) et le nord-est de la Tunisie (Cap Bon). L’incessante activité tectonique qui a dessiné un paysage terrestre particulier, très compartimenté, caractérisé par l’immédiate proximité de la mer et de la montagne et la rareté des plaines provoque des séismes fréquents et entretient un volcanisme menaçant forgeant peut-être le sentiment d’un fatum commun éprouvé par les populations riveraines. Autre trait propre à faire de la Méditerranée un monde en soi : un climat tempéré original marqué par la sécheresse estivale. La Méditerranée est la seule mer qui a donné son nom à un type de climat ! Si sur ses bords, les hivers peuvent être doux, en mer, ils rendent la navigation périlleuse et l’ont longtemps interdite. Ce climat a façonné des paysages. Il désigne une certaine qualité de la lumière, une végétation variée dont le marqueur commun est l’olivier dont l’aire d’extension est celle, exacte dit-on, du climat méditerranéen. C’est là le substrat géographique que partagent les territoires qui la bordent, à l’exception du sud-est où au désert liquide succède sans transition le Sahara.

Le « croissant fertile »

Au paléolithique, rien ne distingue la région. Des petits groupes d’hommes la parcourent, s’installent dans des occupations éphémères. Au sud de la Crète, des outils attestent d’une présence humaine remontant à 130 000 ans. À cette époque, la Crète était déjà une île, on peut en déduire que ces nomades savaient aussi naviguer. C’est avec la néolithisation que le bassin a émergé comme un espace particulier. Au IXe millénaire, dans une région que les spécialistes nomment le « croissant fertile », tracée par les vallées des grands fleuves du Moyen Orient, des hommes se sont, pour la première fois, mis à cultiver les plantes et à domestiquer des animaux. Dans les grandes oasis d’Égypte et de la Mésopotamie, ils sont devenus sédentaires et ont mis au point des structures politiques rendues nécessaires par la pratique collective d’une agriculture reposant sur d’importants aménagements hydrauliques. Là sont nés des royaumes grands ou petits, éphémères ou durables, les premières villes et enfin, au vie millénaire av J.-C., l’écriture. Les puissances de la région – l’Égypte pharaonique, les royaumes de Mésopotamie – étaient terriennes. Elles n’ont pas eu de véritable politique maritime ni, a fortiori, l’ambition d’exercer un contrôle du bassin oriental de la Méditerranée. D’autres peuples, en revanche, prirent très tôt l’activité maritime à leur compte. Dès le IIIe millénaire, Phéniciens, Crétois, puis Mycéniens développaient des techniques de navigations propices à l’exploration et à l’ouverture de routes commerciales sur la mer. Sous leur impulsion, à l’âge de bronze récent (1500-1200 av. J.-C.), le bassin était devenu le centre d’intenses échanges régionaux, fondés sur le commerce de l’étain – qui provenait alors des régions de l’Afghanistan actuel –, « créant un monde cosmopolite et mondialisé » pour reprendre la formule d’Eric H. Cline dans l’ouvrage qu’il a consacré à l’effondrement simultané des civilisations de la région au début du IIe millénaire av. J.-C. (voir bibliographie). Succédant à la thalassocratie crétoise qui depuis le IIIe millénaire assurait la paix du commerce en Méditerranée orientale, les Mycéniens (Achéens) prenaient la relève à partir du XVe siècle et initiaient une expansion impérialiste : installation de principautés en Asie mineure, en Crète et à Chypre et extension des échanges avec les populations de Sicile et d’Italie du Sud. Cinq cents ans avant Homère, la Méditerranée orientale était déjà la « voie liquide » chantée par le poète.

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Publié le par La rédaction NRP

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