Projet de classe : au théâtre avec vos élèves

Publié le par La rédaction NRP

Par Valérie Linetfrion, professeur de lettres modernes et de théâtre

Le Roi s'amuse, mise en scène François Rancillac. Pascal Colrat / D.R.

Le Roi s’amuse, mise en scène François Rancillac.
Pascal Colrat / D.R.

Ce projet de classe est, comme toutes les aventures pluridisciplinaires, la résultante de plusieurs facteurs convergents, mais il est d’abord parti d’un constat que nous faisons souvent en cours de français : autant les élèves aiment « faire du théâtre » en classe, autant ils sont peu spectateurs de pièces et peu accoutumés à fréquenter ces lieux artistiques.

Travailler en interdisclinarité pour retourner au théâtre
Les théâtres leur apparaissent souvent comme appartenant à un « autre temps » (notion bien floue) où l’on joue des textes qui ne leur « parlent pas directement ». Leur expérience de spectateur se résume souvent à une ou deux expériences scolaires datant de l’école primaire ou du début du collège. Emmenés par leurs parents ou les centres aérés du mercredi, quelques élèves ont eu la chance d’assister plus ou moins fréquemment à des spectacles enfantins. Cependant, cette fréquentation personnelle, si elle a eu lieu, s’est, pour presque tous, interrompue à partir du collège, période où les adolescents se tournent massivement vers les vidéos sur Internet, le cinéma ou les concerts plus spectaculaires. Comment les ramener au théâtre, leur faire découvrir ces lieux de vie et de création ? Comment leur faire comprendre que, par l’énergie et la créativité d’une mise en scène, un texte ancien ou difficile peut soudain leur paraitre limpide et les toucher ? Leur montrer que la dimension visuelle du théâtre a toute sa place dans les divertissements de cette génération de l’image. L’envie de travailler ensemble de deux enseignantes en théâtre et d’un professeur de sciences économiques et sociales conjuguée à une proposition opportune de partenariat annuel émanant du Théâtre de l’Aquarium nous a amenés à proposer à une classe de 2de du lycée Rodin (Paris) un parcours pluridisciplinaire tout au long de l’année scolaire. L’association de ce projet plutôt littéraire avec le domaine des sciences économiques et sociales a évidemment élargi nos questionnements et enrichi nos objectifs. Comment faire prendre conscience à nos élèves qui vivent depuis l’entrée au collège avec un emploi du temps très scindé en matières que la réalité du monde professionnel est très différente et que les domaines interfèrent sans cesse les uns avec les autres ? Que l’artistique ne peut faire fi de l’économique sous peine de mourir ? Et comment leur montrer que c’est dans l’adaptation et la maîtrise progressive de cette complexité que peuvent naître et surtout vivre les projets ?

Trouver les clefs pour ouvrir toutes les portes du « théâtre »
L’objectif affiché de ce parcours annuel était donc de faire découvrir le caractère vivant de la création scénique et la réalité des contraintes socio-économiques fortes que rencontrent les professionnels de ce secteur, tout en permettant à nos élèves d’aborder de grands textes au travers d’une école du spectateur. À sa conception le parcours comprenait :

– trois spectacles choisis dans la programmation du Théâtre de l’Aquarium : une adaptation du Roi s’amuse de Victor Hugo dans une mise en scène de François Rancillac, un spectacle du collectif F71 d’après Surveiller et punir de Michel Foucault et Le Sang des amis, texte de J.-M. Piemme (créé a partir d’Antoine et Cléopâtre et Jules César de Shakespeare) ;

– des rencontres avec l’équipe du théâtre (le directeur François Rancillac, la gestionnaire, l’équipe de communication, une maquilleuse, un éclairagiste et un comédien) ;

– la réalisation d’une enquête sur le public de ce théâtre et la mise en forme statistique des résultats ;

– des ateliers de pratique artistique avec des comédiens du théâtre et une mise en voix de textes sur le pouvoir politique.

Notre année a été ponctuée par les sorties au théâtre qui, loin d’être seulement l’occasion de voir de passionnants spectacles, ont été aussi des moments partages avec les professionnels et avec le reste du public. Dans la même sortie, nous conjuguions en effet atelier de pratique artistique ou interview des professionnels, dîner sur place dans l’espace d’accueil, enquête auprès des spectateurs et enfin spectacle.
Au final, les élèves auront même vu cinq spectacles puisqu’un des comédiens est venu au lycée présenter une petite forme théâtrale : Discours sur la servitude volontaire d’Etienne de la Béotie. Le théâtre nous a également proposé d’assister gratuitement à une remarquable adaptation de L’Homme qui rit de Victor Hugo par Christine Guenon. Cette comédienne, seule en scène, venait présenter son spectacle à des tourneurs* un jour où nous étions dans les murs et il était intéressant pour elle de le tester en même temps sur un public. C’est aussi l’un des avantages non négligeables d’un partenariat annuel qui crée des liens et des opportunités « au fil de l’eau ».

Explorer différentes formes de rédaction
En amont et à l’issue de ces sorties, des séances de travail étaient organisées sur une base hebdomadaire au CDI du lycée, en classe et en salle informatique. Les élèves ont eu de nombreux documents à rédiger et réaliser tout au long de l’année :

– des questionnaires pour les rencontres avec les professionnels (cette rédaction faisait suite à deux séances de recherches conduites avec les élèves par la conseillère d’orientation sur les parcours de formation) ;

– une synthèse des notes prises pendant ces entretiens au théâtre ;

– des travaux de compilation, de dépouillement, de tri et de présentation statistique des résultats de l’enquête sur le public, dans le respect des règles utilisées en sciences économiques et sociales ;

– un questionnaire avec questions ouvertes et fermées pour le public, qui a amené les élèves à s’interroger sur leur démarche et sur la pertinence de la formulation (comment parvenir à des résultats éclairants sans heurter les personnes qui acceptaient de répondre : âge, milieu, catégorie socioprofessionnelle, habitudes de loisirs…) ;

– un lexique théâtral, à partir du vocabulaire employé par les professionnels lors des rencontres et des éléments de lexique trouvés dans les extraits de texte lus avant les représentations ;

– des panneaux d’expositions sur l’ensemble du travail en vue des journées Portes ouvertes du lycée.

Ouvrir son attitude et son esprit aux autres et aux idées.
Plus nous avancions dans le partenariat, moins il y avait lieu de faire des réflexions aux élèves sur leur comportement au théâtre. Le lieu leur devenait familier au fur et à mesure des rencontres. Beaucoup d’élèves ont développé leur confiance en eux, leurs aptitudes à la bienséance. Ce projet a clairement et rapidement soudé le collectif de la classe car les élèves travaillaient très souvent en binôme ou en groupe de quatre ou cinq.
La rencontre avec les membres de l’équipe et les intermittents a permis aux élèves de prendre conscience des réalités du milieu artistique (écart entre passion et réalité des métiers mais aussi réalité qui entretient la passion) et de remettre en question leurs a priori. Ce projet de classe a été déterminant dans leur choix de filière en fin de 2de ; certains ont même pu y entrevoir un parcours professionnel.
Les élèves ont pu expérimenter les sciences économiques et sociales d’un point de vue très concret et prendre conscience des difficultés, de l’exigence de rigueur que représente la construction de résultats fiables et exploitables. Ils ont appris à argumenter, à utiliser avec finesse les connecteurs logiques pour construire leurs comptes rendus et leurs critiques sur les spectacles. Ils ont enrichi leur vocabulaire. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ils ont abordé « en douce » les idées de très grands auteurs et philosophes français.

Pour conclure
La réussite de ce projet doit beaucoup à l’accueil que nous a réservé l’équipe du théâtre, à la magie de la Cartoucherie et à la belle énergie de tous les acteurs (au sens large) des spectacles que les élèves ont vus. La transversalité et le travail croisé de plusieurs enseignants nous sont également apparus clairement comme des atouts majeurs dans ce  projet. Nous, les enseignants, avons bénéficié de la souplesse dans la gestion du temps et des groupes, des moments de concertation pour vérifier régulièrement la pertinence et la faisabilité de nos objectifs intermédiaires. De leur côté, les élèves ont apprécié la variété des approches, des interlocuteurs, de la formulation et des tâches à réaliser. Ce parcours, par sa bi-disciplinarité, a enfin été une excellente préparation à l’épreuve des TPE qui les attendait l’année suivante.

Et vous ?
Comme le Théâtre de l’Aquarium a la Cartoucherie de Vincennes, les théâtres, à Paris et en régions, vous accueillent pour des projets plus ou moins ambitieux. Il est même dans la mission des théâtres subventionnés et conventionnés de mettre en place des projets et des partenariats avec les écoles, les collèges et les lycées. Adressez-vous au service des publics scolaires. Selon la taille du théâtre, un professeur est parfois détaché pour s’occuper plus particulièrement de ces publics.

* Le tourneur est celui qui organise les tournées, emploie les artistes, met en place la logistique.

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