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La littérature russe à l’honneur

Publié le par La rédaction NRP

russie La littérature russe est à l’honneur dans le numéro de janvier de la NRP, comme elle le sera au Salon Livre Paris du 16 au 19 mars 2018.  Et c’est Dimitri Bortnikov, écrivain russe auteur de Face au Styx qui nous en apprend plus dans le dossier dont vous trouverez un extrait ci-dessous.

La Russie est un peuple qui garde encore dans sa langue, dans sa culture, dans son souffle, la notion du sacré. Cette notion passe dans la langue, et ce que la langue charrie avec elle va à la littérature. D’où la fascination qu’exercent Dostoïevski, Tolstoï, Pouchkine, Gogol sur les Français. En balayant du regard la littérature des bords la Neva et de la Volga jusqu’à ceux de Loire ou de Seine, on trouve les mille fils qui relient les écrivains des deux extrémités de l’Europe, comme l’amour de Tourgueniev pour la France, son amitié pour Flaubert, et comment Mérimée l’a accueilli dans la Revue des Deux Mondes.

Différences d’origine entre les littératures russe et française

La différence entre la littérature française et la littérature russe correspond à la différence entre un prêtre et un épicier. Un écrivain russe est un prêtre, un prêtre défroqué, un prêtre sans église ou parfois sans Dieu, mais c’est un prêtre quand même. Et toujours sérieux, défenseur des pauvres, des veuves et des orphelins, Robin d’encrier, Christ de plume. Il profère toujours un discours en majuscules et en exclamations – « Morale ! Éthique ! » – mais l’écrivain en Russie n’est jamais joyeux. Il peut être drôle parfois, même souvent, mais joyeux, les écrivains russes ne le sont pas. Dostoïevski est drôle à pleurer, Gogol est tragique à vous faire couler la larme d’un œil et rire de l’autre. Je ne parle pas de Tchekhov… Un écrivain français est un épicier, roulé dans une autre farine que l’écrivain russe. Rusé, ladre et autolâtre, demi-plein de soi, coriace, fripouille plaisante, c’est un courant d’air de jupons et de prix, mais souvent aussi gai qu’un souriceau à l’enterrement d’un matou. Un écrivain russe est un Homère à la croix autour du cou, un écrivain français est un Ulysse sans Troie ni Ithaque. Mais avant tout, l’écrivain français est un bourgeois, un épicier mal fagoté, même quand la bourgeoisie française se tord le nez devant son propre reflet dans le miroir. Flaubert, par exemple, reste un petit-bourgeois, malgré sa révolte contre la bourgeoisie, malgré le fait qu’il tenait son miroir devant la bourgeoisie française afin qu’elle se voie.

La littérature russe est à la fois très vieille et extrêmement jeune. Elle est vieille parce que dans son berceau, elle n’a pas appris à écrire, à l’instar de la littérature française qui commence par les chansons de geste ou celles des troubadours. La littérature russe se trouve à côté de la tombe de la littérature française. Au moment où la littérature française atteint son paroxysme, elle entre aussi dans ses convulsions avec Flaubert ou avec Proust. À ce moment-là, la littérature russe se retrouve sur deux jambes et se met à marcher. La littérature russe est en quelque sorte un personnage mythique, paralysé dès sa naissance, qui se réveille miraculeusement vers le milieu de sa vie et se met à accomplir les exploits d’un Hercule attardé. La formation de la langue russe est bien antérieure à celle de l’écriture russe qui date de Byzance. Cyrille et Méthode, deux moines orthodoxes bulgares partent à la recherche de l’alphabet pour pouvoir traduire la Bible grecque en slavon. La langue de cette Bible deviendra petit à petit l’ancien russe. Puis le russe d’Ivan le Terrible, ensuite le russe de Pierre le Grand, le russe de Catherine II, le russe de Trediakovski, le russe de Pouchkine et ainsi de suite jusqu’au russe de Boulgakov. Après, je pense que c’est un autre russe.

La quête du sacré

L’écrivain russe va vers la culture comme un assoiffé va vers un fleuve en colère, charriant des morceaux de glace, des morceaux d’animaux morts, des croix, des morts, des vivants, et le Christ, le dieu-enfant. La littérature russe, jusqu’à Boulgakov, reste une littérature qui cherche le sacré. Depuis Boulgakov, on voit encore apparaître de grands écrivains comme Cholokhov (Le Don paisible, 1928-1940, prix Nobel 1965) ou Soljenitsyne (prix Nobel 1970), mais ils ne sont plus dans la recherche du sacré. L’Archipel du goulag n’est pas un livre qui se confronte au sacré, c’est une sorte de supplique, de prière tout à fait laïque.

Il existe un lien indirect entre Soljenitsyne et Tolstoï, d’autant plus fort qu’il est presque invisible. Tous les deux forment comme deux excroissances qui sortent du corps de la littérature russe. Tous deux pasteurs, ils croyaient en Dieu, mais leur dieu était celui des protestants, du point de vue des Russes, austère et sans joie. Cela n’empêche pas leur œuvre d’être emplie d’une extraordinaire sagesse, comme l’incipit d’Anna Karénine : « Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque infortune a sa physionomie particulière. » Tolstoï prend ses personnages dans leur part intime, dans leur vie quotidienne, leur vie de couple. Dostoïevski, lui, est habité par le désir de voir un être humain dans les crises spirituelles les plus totales. Il cherche la grâce. Il saisit donc ses personnages dans la tourmente, dans la neige, dans la folie de l’esprit, dans la recherche d’absolu. Dans Les Frères Karamazov ou L’Idiot, la question se pose en ces termes : où peut nous mener l’amour absolu, un amour qui ne demande rien et qui ne fait que donner ? Cela peut mener soit vers la folie, soit vers le crime. C’est pour cette raison que les deux personnages centraux de L’Idiot qui se trouvent aux côtés d’Anastasia Philippovna – le prince Michkine et Rogojine qui est amoureux de façon bestiale et jalouse d’Anastasia Philippovna – deviennent complètement fous. Dostoïevski a regardé l’Occident, et il a vu dans l’Occident les prémisses de l’apocalypse russe. Il pense que si l’homme devient une idole pour d’autres hommes, le monde arrive à sa fin. Il est le premier à sentir la société moderne se mettre en place, avec le désir, avec l’imitation, avec les envies de la petite bourgeoisie. Après la disparition du monde que Proust a vu et plus tard décrit, un trou noir est apparu et c’est ce trou noir que Dostoïevski a ausculté. Proust a été un grand lecteur et un grand admirateur de Dostoïevski dont il parle abondamment dans La Prisonnière. André Gide a été un des premiers à parler de Dostoïevski. Voici en substance ce qu’il disait : / c’est le plus grand génie de tous les temps mais il est très dangereux parce que si le monde est rempli de princes Michkine, nous, l’Occident, sommes en mauvaise posture. Freud admirait Dostoïevski. Nietzsche qui a lu Les Carnets du sous-sol est tombé dans la folie et s’est effondré en Italie, à Turin, là où Dostoïevski avait vécu la même folie, avait surmonté la même crise et y avait survécu. Celui qui lit Dostoïevski ne peut dire autre chose que ce que disaient les Italiens quand ils voyaient passer Dante : il a visité les enfers et il est revenu des enfers. Même un faible d’esprit, qui a vu Dostoïevski ou Dante, sent dans ce monde la présence de quelque chose qui nous dépasse. On ne peut pas dire si c’est Dieu ou le diable. Avec des personnages concrets, il nous fait toucher du doigt ce que nous ne pouvons pas vivre réellement, et pourtant on le vit dans notre vie, et c’est avec nos propres yeux qu’on lit Crime et Châtiment et qu’on y voit l’enfer.

Extrait de la séquence bac pro

Et comme il est difficile de parler de la Russie sans la chanter, la séquence bac pro est consacrée à l’étude du Dit d’Igor et du  Prince Igor de Borodine.

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