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Sombre Renaissance

Publié le par La rédaction NRP

Par Alain Barbé

Charles IX en 1572 lors du massacre de la Saint-Barthélemy BIS/Coll. Archives Larbor

Charles IX en 1572 lors du massacre de la Saint-Barthélemy
BIS/Coll. Archives Larbor

Depuis Michelet et Burckhardt, historiens romantiques, nous avons accepté l’idée d’une Renaissance lumineuse et prométhéenne, fondatrice d’un humanisme universel. Et si tout cela n’était qu’une illusion rétrospective ?

Remises en cause

Depuis longtemps, l’opposition entre un Moyen Âge ténébreux et une Renaissance de lumières a été abandonnée. Les historiens hésitent à penser la Renaissance comme une rupture et soulignent, au contraire, les continuités entre les deux époques. L’idée d’un homme nouveau apparu à ce moment-là, moderne, presque contemporain, est mise en doute. Les contraintes et traditions communautaires résistent fortement à l’indéniable affirmation de l’individu. L’optimisme de la Renaissance devient lui-même sujet à caution. Dès 1977, Jean Delumeau s’interrogeait sur le « pessimisme de la Renaissance », souvent illustré par l’énigmatique gravure de Dürer, Melancholia 1, mais reconnaissable également dans les propos cyniques et désabusés d’un Machiavel. Loin de notre vision idéalisée, comme le souligne Bernard Cottret, la Renaissance a peut-être accouché simultanément de la civilisation et de la barbarie.

L’exclusion de l’Autre

Si l’humanisme ne peut être tenu pour directement responsable du génocide amérindien, conséquence des Grandes découvertes, sa définition de l’humanité paraît bien restrictive. Quand la fameuse controverse de Valladolid règle le sort des Indiens d’Amérique, leur défenseur, le dominicain Las Casas, a pour adversaire un éminent humaniste, Sepulveda, traducteur d’Aristote et précepteur du futur Philippe II. Le pape Nicolas V qui, en 1455, autorise les Portugais à réduire en esclavage les Africains et légitime pour trois siècles la traite négrière, a un parcours modèle d’intellectuel humaniste passé par les cercles florentins. Le XVIe  siècle voit par ailleurs la naissance de l’antisémitisme moderne. En Espagne, la conversion ne suffit plus à faire oublier des origines juives. Le soupçon pèse sur tout descendant de conversos. En 1515, Venise enferme ses juifs dans le quartier du Ghetto. Initiative à ce point copiée que le nom du quartier devint un nom commun. Le refus de l’autre touche aussi la sexualité : à partir de 1497, l’Inquisition punit de mort l’homosexualité.

Une Europe déchirée

L’Europe unie des humanistes, symbolisée par Érasme ou Thomas More, s’avère très éloignée des réalités vécues. L’affirmation des états nationaux multiplie les conflits. Les armées, aux capacités de destruction démultipliées par les progrès de l’artillerie, n’épargnent pas les populations civiles. Le sac de Rome, en 1527, marque tous les esprits. Mais, qui se souvient de Therouanne? Cette cité française de l’Artois, entièrement rasée par les troupes de Charles Quint en 1553, disparut à jamais. John Hale a montré comment ce contexte avait favorisé l’émergence des préjugés nationaux. L’Anglais fourbe, l’Italien sodomite et voleur, l’Allemand ivrogne et querelleur, autant de stéréotypes nés au XVIe siècle qui auront la vie dure et nourriront les haines nationalistes futures.

Science ou magie ?

Les manuels scolaires présentent la Renaissance comme l’éclosion d’une science moderne. Pourtant, dès 1967, Jean Delumeau soulignait l’ambigüité des scientifiques du temps. La science cohabite souvent avec la magie, la chimie s’égare dans l’alchimie, les mathématiques s’assimilent à la Kabbale. Pic de la Mirandole voit la science comme une magie positive. Paracelse, fondateur de la chimie moderne, s’obstine à trouver la pierre philosophale. Les princes s’entourent d’astrologues, dont le fameux Nostradamus. L’astronome Tycho Brahe dresse les thèmes astraux de ses protecteurs, tout comme Kepler, réputé pour ses horoscopes. Que dire de l’inquiétant John Dee, mathématicien et astrologue d’Élisabeth I, féru d’occultisme et de magie noire ? Si la médecine paraît plus rationnelle, Ambroise Paré croit cependant à l’existence de monstres cachés dans les carrières.

Femmes et sorcières

L’image de quelques reines, la figure de Louise Labé font oublier la dégradation de la condition féminine survenue au XVIe siècle. Les femmes sont progressivement exclues des corporations. La médecine justifie leur imperfection naturelle par la théorie des humeurs. Dans le Tiers Livre, Rabelais fait tenir à un médecin les propos suivants : « Quand je diz femme, je diz sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfaict que Nature me semble s’être esquarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toute chose… » Il y eut bien en France une « querelle des femmes », où le poète néoplatonicien Maurice Scève se fit l’apôtre de l’idéal féminin. Mais ce n’était peut-être qu’un jeu littéraire, au cours duquel, selon Mireille Huchon, Louise Labé, une créature de papier fut créée de toutes pièces. Dans les faits, un peu partout se déchaîne la chasse aux sorcières, causant la mort de 30 000 à 100 000 victimes selon les estimations. Loin de condamner ce meurtre de masse, l’humaniste Jean Bodin, théoricien de la République et de l’État, publie un Traité de la démonologie des sorciers (1578). Il y écrit cette phrase terrible : « Quand il est question de sorcier, le bruit commun est presque infaillible ». Bodin nous révèle sa part d’ombre, une contradiction de plus dans une Renaissance finalement bien obscure.

Article paru précédemment  dans les actualités de la NRP Lycée de mars 2011

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