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Une séquence Bac pro sur la BD le Transperceneige

Transperceneige_visuel
Survivre au Transperceneige
Entretien avec Jean-Marc Rochette, propos recueillis par Françoise Rio

Peintre et illustrateur, Jean-Marc Rochette a contribué à de nombreux albums de BD mais son nom est surtout associé à l’étonnant destin du Transperceneige dont il a dessiné les quatre tomes parus chez Casterman entre 1984 et 2015. Dans un monde glacé après une catastrophe climatique, les rescapés rejouent la lutte des classes, enfermés dans un train qui roule sans fin. L’intérêt porté à cette BD culte a été relancé par le succès international du film Snowpiercer (2013) qu’en a tiré le cinéaste coréen Bong Joon-ho.

Comment, en tant qu’unique dessinateur, avez-vous collaboré avec trois scénaristes successifs ?
Cette façon de travailler en association a beaucoup varié au fil du temps, en fonction de l’âge et de la personnalité des scénaristes. Jacques Lob, l’auteur à l’origine du Transperceneige, avait vingt-cinq ans de plus que moi quand il m’a demandé de prendre la suite d’Alexis, le dessinateur dont la mort prématurée en 1977 avait suspendu le projet. J’étais débutant face à un scénariste confirmé qui était pour moi comme un père. Peu à peu, ce rapport s’est transformé, et je crois que Jacques Lob s’est inspiré de certains traits de mon caractère pour construire Proloff , le personnage principal du premier tome : très engagé dans la lutte anti-nucléaire, j’avais participe en 1977 à la manifestation a Creys-Malville contre le projet de la centrale Superphenix, et, du fait de l’échec du combat, j’étais devenu cynique, ne croyant plus a rien. Proloff, fuyant les wagons de l’arrière, ne cherche pas a sauver le monde ni l’humanité, mais veut seulement survivre, de manière individualiste. Après la mort de Jacques Lob en 1990, j’ai travaillé pour les deuxième et troisième tomes du Transperceneige (L’Arpenteur, 1999 ; La Traversee, 2000) avec Benjamin Legrand. Étant de la même génération, nous étions plus proches l’un de l’autre et avons un peu écrit l’histoire a deux. Enfin, pour le quatrième tome, Terminus (2015), la situation initiale s’est inversée puisque j’ai vingt ans de plus que le scénariste Olivier Bocquet : l’histoire est de moi mais il a écrit les dialogues et invente plusieurs éléments dont les masques de souris. On faisait le storyboard ensemble, il écrivait en ma présence : c’est ainsi que j’aime travailler, dans un échange constant, comme cela se pratique au cinéma.

Dans quelle mesure les changements du contexte historique et politique ont-ils influencé l’écriture de la série ?
Quand Jacques Lob a commence à écrire le premier tome, son sujet essentiel était la lutte des classes, bien plus que la question écologique. D’ailleurs, dans le scenario, la catastrophe climatique entraine la glaciation de la Terre est due à une guerre et non à la pollution qui à cette époque n’apparaissait pas comme un danger majeur. Dans le deuxième tome, a la fin des années 1990, j’ai voulu souligner le pouvoir des médias et le mensonge étatique, qui a toujours existé mais qui était alors évident, comme une espèce de « Pravda » libérale qui fait florès aujourd’hui. L’histoire du troisième tome raconte l’espoir déçu, cette petite musique de l’espoir qu’on nous ressert éternellement. Enfin, avec le quatrième tome, on est vraiment au « terminus », c’est-a-dire au fond du trou, où tout se déglingue, où les gens sont prêts à tout et acceptent tout car il n’y a plus d’opposition possible. Ce dernier album aborde les risques du nucléaire, de l’eugénisme et du transhumanisme, du pouvoir total de la science, de la crainte de la surpopulation… Il ne s’agit pas de science-fiction futuriste mais d’une réflexion sur le monde actuel. Cependant, il faut allier à ces concepts généraux et à cette dimension militante une histoire sentimentale, plus intime et humaine, comme celle d’un homme qui veut retrouver sa femme et ses enfants.C’est déjà le cas dans l’histoire d’Ulysse qui veut retourner auprès de Pénélope et de son fils.

Comment a évolué votre graphisme au fil des quatre tomes ?
À vingt-cinq ans, j’étais passionné par les « comics » américains des années 1950, notamment les séries d’Alex Toth ou celles de Jack Kirby, dont l’influence se ressent dans le premier tome. Plus tard, j’ai fait de la peinture et découvert le dessin chinois, d’où le recours au lavis dans les deux tomes suivants, marques par un trait plus rapide, plus léger. Le dernier volume témoigne, me semble-t-il, d’une sorte de maturité et de synthèse entre ces deux influences. Quant à la couleur, apparue graduellement dans ce Terminus que j’avais commence en noir et blanc, elle est liée au fait que les personnages quittent enfin le huis clos du train, comme pour signifier que la vie reprend doucement. Jusqu’à présent, j’ai fait absolument ce que je voulais avec le dessin, sans mettre de frein à ma créativité, bien que ce genre de dessin risque d’éloigner un public adolescent et semble davantage destiné à des lecteurs adultes.

Comment votre expérience de peintre interfère-t-elle avec votre travail de dessinateur ?
La peinture m’a appris la puissance du trait, l’énergie du geste en dehors de toute signification. En peinture, le trait a de la puissance sans forcement avoir de sujet ; c’est ce qui fait aussi la limite de cet art qui peut tourner à vide à force de se couper du sujet. Dans la BD, à mes débuts, c’était l’inverse : aucune force dans le trait, tout sur le sujet. J’ai essayé de rééquilibrer les deux, pour faire en sorte qu’il y ait non seulement une vie dans le trait mais aussi un sujet. En peinture, je fais surtout des paysages un peu abstraits, où le trait est plus important que le sujet. La peinture réaliste m’ennuie.
En somme, je fais la même différence entre peinture et BD qu’entre poésie et roman même s’il y a des écrivains qui introduisent de la poésie dans le roman.

Comment travaillez-vous les mythes et les archétypes qui parcourent l’histoire du Transperceneige ?
L’idée originelle du train qui transporte les survivants de l’humanité revient entièrement à Jacques Lob, qui avait auparavant commencé une série sur les moyens de transport et dont l’épouse avait fait un voyage en Transsibérien. Cette trouvaille géniale a permis d’écrire une histoire quasiment universelle, qui résonne aux quatre coins du monde et dont on peut se réapproprier la forme pour créer de nouveaux scenarios. Quant au dessin du train, il m’est venu tout de suite sous cette forme de masque spartiate qui l’humanise tout en ressemblant au devant phallique des sous-marins, en en faisant un objet bizarre et angoissant. Dans le dernier tome, on peut retrouver des références à la tragédie grecque, avec les masques de souris dont la forme rappelle celle des masques des chœurs, ou la fin du héros devenu aveugle qui meurt comme un héros grec dans les bras de sa femme. La science-fiction permet ainsi un retour vers des temps anciens. Ainsi Puig, le héros, a voulu créer une nouvelle société qui retourne à l’époque des chasseurs cueilleurs, jusqu’à la fin des temps, et qui croit en la magie de l’image plus qu’à l’écriture.

Quelles autres dystopies littéraires ou cinématographiques vous ont marqué ?
1984 de George Orwell, et La Route de Cormac McCarthy, sont pour moi des chefs-d’œuvre.
Dans ma jeunesse, j’ai été impressionné par le film de Jean-Luc Godard, Alphaville, qui parvient à faire de la science-fiction sans design excessif, et bien sur par Metropolis de Fritz Lang qui renvoie à tout l’imaginaire des années 1920. De manière générale, je suis assez influencé par l’art allemand. En matière de science-fiction, l’apport de Philip K. Dick a été fondamental : sous l’effet peut-être de ses tendances schizophrènes, il a lancé l’hypothèse d’un réel poreux, d’une réalité qui n’est pas de la matière mais de l’information, idée qui est aujourd’hui l’un des principaux sujets de la recherche scientifique.

Quel regard portez-vous sur l’adaptation cinématographique du Transperceneige par Bong Joon-ho ?
Je trouve que c’est un film très réussi, dont le succès international est mérité. Comme la BD et le cinéma n’ont pas du tout le même rapport au temps, le réalisateur a conservé la substance de l’histoire tout en la réadaptant aux spécificités de son art. C’est pourquoi le film comporte beaucoup plus de scènes d’action et de violence, et a écarté l’histoire d’amour qui aurait ralenti son rythme. Le héros est également transformé : contrairement à Proloff qui, dans la BD, ne croit plus en l’humanité, Curtis, dans le film, est une sorte de Spartacus qui veut libérer les gens et croit qu’on peut changer les choses… sauf qu’à la fin on lui dit que tout est faux. Bong Joon-ho a ainsi habilement associé des éléments du premier tome a l’idée centrale des deux suivants, fondée sur le mensonge, la manipulation. Par la suite, c’est lui qui nous a demandé de reprendre dans le quatrième tome deux personnages du film. Je n’avais pas du tout participé au scenario du film mais seulement réalisé les dessins qui y apparaissent. Par un effet de boule de neige, ce film coréen a relancé une BD française qui va maintenant être adaptée pour une série américaine : c’est très étonnant de voir comment une œuvre peut devenir un classique.

Découvrez également un extrait de la séquence Bac pro parue dans le numéro de novembre 2017 de la NRP lycée

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Publié le par La rédaction NRP

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